30 octobre 2006

GALLAIS

J'ai eu la chance de côtoyer Pierre Gallais, le grand médiéviste. Il est décédé, hélas, depuis plusieurs années déjà.

Je l'ai eu comme enseignant à Poitiers, de1970 à 75.

Il nous racontait « Erec et Enide »,

la Joie

de

la Cour

, Yvain et son lion, le château de

la Merveille

, Lancelot montant dans la charrette d'infamie, les remords de Perceval, regrettant de s'être tu au château du Roi Pêcheur, au passage de l'étrange cérémonie. Et tant d'autres contes...

Il avait fait sa thèse sur le sénéchal Keu. Monsieur Gallais avait un nom placé sous le signe du minéral, et doublement (la pierre et le galet), mais il était doux, parfois chaleureux, bien qu'excessivement timide et boutonné jusqu'au menton.

Il connaissait Chrétien de Troyes sur le bout des doigts, les moindres nuances, les plus petites variantes. Il avait même relevé les erreurs des copistes. Je le revois, fasciné par les formalistes russes. Ses travaux, sur la typologie du conte, étaient remarquables. Il avait dû réfléchir longuement sur les spirales de l'hexagone logique. Je me souviens d'un lapsus que j'avais commis à ce sujet. Un jour, je lui avais parlé de… "l'hexagone magique"... Il avait dû croire que j'y voyais inconsciemment une sorte de pentacle, d'amulette...

Toutefois, il s'intéressait aussi au roman moderne. Il avait lu Joyce, y faisait référence, mais toujours avec légèreté...

J'aimais moins sa façon d'envisager les sources des œuvres occidentales. Tous ces vieux récits du XIIème siècle, il les croyait d’origine orientale plus que celtique… Hem, cela ne passait pas… Néanmoins, il n’abordait pas cet aspect de ses recherches dans ses cours. Il le réservait à ses publications. Son enseignement y gagnait. Ses ouvrages m’ont toujours semblé nettement moins convaincants que ses séminaires. Son « Tristan et Iseut » était bien trop aléatoire, avec ces origines persanes un peu fumeuses. La critique universitaire ne se priva pas de le descendre en flèche. On se gaussa. Il dut en souffrir, car il y avait mis le meilleur de lui-même, et il y croyait.

L'un de ses grands hommes, c'était Gilbert Durand, un philosophe de l'imaginaire, un émule de Bachelard. Pierre Gallais nous avait fait découvrir "Les structures anthropologiques de l'imaginaire", l'immense richesse de ce livre, une mine et un classique.

Il avait un ennemi en la personne de Georges Duby, l’historien, pour d’obscures raisons liées à des histoires de publication sans doute, de véto… Le CESCM a toujours été un panier de crabes (médiévistes…). Mais

la Sorbonne

!

Ses séminaires avaient lieu dans une petite pièce du CESCM de Poitiers, un lieu privilégié, anachronique, vraiment hors du temps. Nous avions l'impression d'être des sortes de chevaliers de la table ronde (sauf que la table était rectangulaire). L’image peut paraître ridicule, mais j’ai vraiment vécu ça. D'ailleurs lui-même regrettait cette époque, le début des années 70.

J'avais entrepris, sous sa direction, un mémoire sur le merveilleux dans les lais de Marie de France, fasciné que j'étais par tous ces étranges récits, à la fois doux et étranges, dans un dialecte ancien... L'histoire de ce loup-garou courtois mais vindicatif ; celle de cette biche blanche qui lançait une malédiction à un chevalier qui l’avait blessée à mort ; celle  de ce chevalier oiseau qui venait délivrer une mal mariée enfermée en haut d’une tour… Bisclavret, Guigemar, Yonec…J'avais mené à terme ce travail. J'avais essayé d'approfondir, mais le résultat en avait été superficiel. Il aurait fallu tout reprendre...

Il fut un des premiers à utiliser l’ordinateur : dès 1974 ( - 1974 - !), il se servait de ces gros instruments, aussi rares en fac que des scanners dans des hôpitaux de province, pour savoir si le fragment de Béroul était bien d’un seul et même auteur, et sa recherche lexicale avait été concluante. Je l’avais aidé dans ce travail, j’avais même traduit des dizaines de pages de l’auteur normand. Mais, malgré sa gentillesse, il n'était pas toujours commode. Il avait rejeté d’un geste ma tentative de traduction, la trouvant soit trop élégante, soit approximative, en tout cas pas comme il aurait fallu qu’elle fût... Il aurait peut-être dû m'inciter à la remanier. Mais comme beaucoup de chercheurs il était volontiers nombriliste, parfois égocentrique. Un peu orgueilleux. Les autres n’existaient pas… Il s'intéressait plus à ses propres recherches qu'à celles de ses étudiants. Jamais il ne m'a incité à faire un DEA. Il savait que les postes en fac étaient limités et "chasse gardée"... Il ne voulait peut-être pas créer de faux espoirs, mais il aurait pu épauler davantage ses étudiants. N'était-ce pas son rôle après tout ? Pourtant je ne lui en veux pas, ou pas trop. Peut-être avait-il trouvé que je n'avais pas les épaules assez larges ? Je m'étais engagé dans les terrains dangereux de l'esthétique et de la codification. Chacun sait que c'est la quadrature du cercle.

Lanval, Laustic, Erec, ces histoires m’enchantent toujours. Hélas, ce pauvre monsieur Gallais a disparu, et je le regrette bien.

A la fin de sa vie ses recherches m’avaient paru plus que hasardeuses. Il était persuadé que les Branches X et XI du Roman de Renart  étaient l’œuvre de Chrétien lui-même. Néanmoins, si c’était le cas, le Champenois aurait eu plus d’une corde à son arc… et même plusieurs arcs… A la fin, les problèmes de versification le passionnaient. Il m’avait lancé que Marie rimait pauvrement.  Il n’y avait que 15% de rimes riches dans les lais, pas plus. « C’est le score des écologistes aux européennes, 15 %... » lui avais-je lancé, et ça l’avait fait sourire, ce pauvre Monsieur Gallais.

J’aurais voulu visiter sa bibliothèque, voir les trésors qu’elle recélait. Hélas, elle a dû être dispersée. Cependant elle m’intriguait autant que celle de Georges Brassens, dont l’inventaire n’a même pas été fait…

Mais depuis les gens dont devenus bien plus froids.

La glaciation de Worms n’est peut-être pas terminée.

Posté par walpur à 17:22 - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur GALLAIS

  • mon papa

    vous avez bien parlé de mon papa, c'était tout à fait lui.
    la bibliothèque est intacte et prend la poussière...

    anne-claire gallais-serezal

    Posté par anne-claire, 06 novembre 2006 à 23:45 | | Répondre
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